Dimanche 18 mai 2008
Dimanche dix-huit mai deux mille huit. Une heure cinquante-trois du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-trois). Sept minutes me séparent de mon coucher. J'essaie de m'imposer des limites, pour ne pas en franchir d'autres. Ainsi, chaque soir, je m'efforce de quitter l'ordinateur à deux heures du matin, dernier délai. Mon récent lâcher de prise est sans doute, en partie, dû à une mauvaise gestion du temps, notamment de mes heures de sommeil. Les insomnies sapent la volonté, ce qui n'est pas conseillé quand, ce qui est mon cas, on en possède peu.
J'ai entamé, depuis quelques jours, une lente partie de remonte-pente. Les règles sont simples: je prends sur moi, j'assume mes erreurs et fais tout mon possible pour rattraper le coup. L'essentiel de ma culpabilité, de ma faute et de ses conséquences, a pris pour cible, et pour victime, mes élèves. J'ai raté plusieurs cours, des journées entières, de fait, paralysé par divers facteurs psychologiques, j'ai dormi tout le jour, sans prévenir qui que ce soit. Sortir à la nuit tombée, boire de la bière frelatée, accumuler la haine de soi jusqu'à la rendre palpable.
L'administration du lycée, qui n'a que moi sous la main, semble avoir passé l'éponge. Je n'échapperai pas à la retenue sur salaire, mais je mènerai à son terme mon contrat. Il me reste quatre semaines à bosser. Quatre semaines pendant lesquelles il faudra que j'assure, volens nolens, mes vingt-six heures de cours hebdomadaires. Je ne me fais pas de bile quant à la tenue des classes, sans être un bon prof, je suis suffisamment exotique, et mes élèves suffisamment motivés par leurs études, pour n'avoir pas à craindre de débordements. A moins que.
Il est parfois difficile, voire impossible, une fois perdue la confiance d'un groupe d'adolescents, de la regagner. Si celle-ci est perdue à jamais, tant pis, j'en ferai mon deuil. L'essentiel est d'être présent, dans les semaines à venir, les jours avec comme les jours sans, de ne faillir à ma tâche qu'en cas d'urgence médicale. Une fois cette résolution prise, tout me semble facile. Mon plan de cours est bancal? Tant pis, j'improviserai en fonction des circonstances. Chaque cours ne dure que trois quarts d'heure, et en cas de panne, je peux toujours monologuer, ou chanter une chanson. Les possibilités sont infinies. C'est ce qui me plaît dans ce métier.
A la réflexion, je me dis, et je changerai d'avis plusieurs fois dans les prochaines vingt-quatre heures, qu'en tenant ce genre de raisonnement, et en prenant le même type de résolution, j'aurais pu tenir le coup, l'hiver dernier, au lieu de démissionner de l'Education Nationale comme un malpropre, alors que ma situation était, somme toute, plutôt enviable. A problèmes semblables, solutions identiques. Trop tard pour refaire le passé, mais on se pose, forcément, des questions. Et on y apporte les réponses qu'on peut.
Programme de la soirée: aller rejoindre ma demeure d'éternité, le sarcophage qui accueille mes insomnies. Les paupières me brûlent, c'est signe que le sommeil ne demande qu'à venir. Le réveil, comme à l'accoutumée, surviendra entre six et huit heures du matin, au gré des sonates et des rebonds du ballon rond. Cette semaine, l'équipe de basket-ball du lycée affrontera les autres écoles de la ville. Je ne sais si mes classes s'en trouveront perturbées. Je ne dis pas non. Dans à peine plus de six heures, j'irai gagner ma croûte en amusant les foules. Promis, dans quatre semaines au plus tard, je prends ma retraite.
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