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Dimanche 18 mai 2008

    Dimanche dix-huit mai deux mille huit. Une heure cinquante-trois du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-trois). Sept minutes me séparent de mon coucher. J'essaie de m'imposer des limites, pour ne pas en franchir d'autres. Ainsi, chaque soir, je m'efforce de quitter l'ordinateur à deux heures du matin, dernier délai. Mon récent lâcher de prise est sans doute, en partie, dû à une mauvaise gestion du temps, notamment de mes heures de sommeil. Les insomnies sapent la volonté, ce qui n'est pas conseillé quand, ce qui est mon cas, on en possède peu.

    J'ai entamé, depuis quelques jours, une lente partie de remonte-pente. Les règles sont simples: je prends sur moi, j'assume mes erreurs et fais tout mon possible pour rattraper le coup. L'essentiel de ma culpabilité, de ma faute et de ses conséquences, a pris pour cible, et pour victime, mes élèves. J'ai raté plusieurs cours, des journées entières, de fait, paralysé par divers facteurs psychologiques, j'ai dormi tout le jour, sans prévenir qui que ce soit. Sortir à la nuit tombée, boire de la bière frelatée, accumuler la haine de soi jusqu'à la rendre palpable.

  L'administration du lycée, qui n'a que moi sous la main, semble avoir passé l'éponge. Je n'échapperai pas à la retenue sur salaire, mais je mènerai à son terme mon contrat. Il me reste quatre semaines à bosser. Quatre semaines pendant lesquelles il faudra que j'assure, volens nolens, mes vingt-six heures de cours hebdomadaires. Je ne me fais pas de bile quant à la tenue des classes, sans être un bon prof, je suis suffisamment exotique, et mes élèves suffisamment motivés par leurs études, pour n'avoir pas à craindre de débordements. A moins que.

    Il est parfois difficile, voire impossible, une fois perdue la confiance d'un groupe d'adolescents, de la regagner. Si celle-ci est perdue à jamais, tant pis, j'en ferai mon deuil. L'essentiel est d'être présent, dans les semaines à venir, les jours avec comme les jours sans, de ne faillir à ma tâche qu'en cas d'urgence médicale. Une fois cette résolution prise, tout me semble facile. Mon plan de cours est bancal? Tant pis, j'improviserai en fonction des circonstances. Chaque cours ne dure que trois quarts d'heure, et en cas de panne, je peux toujours monologuer, ou chanter une chanson. Les possibilités sont infinies. C'est ce qui me plaît dans ce métier.

    A la réflexion, je me dis, et je changerai d'avis plusieurs fois dans les prochaines vingt-quatre heures, qu'en tenant ce genre de raisonnement, et en prenant le même type de résolution, j'aurais pu tenir le coup, l'hiver dernier, au lieu de démissionner de l'Education Nationale comme un malpropre, alors que ma situation était, somme toute, plutôt enviable. A problèmes semblables, solutions identiques. Trop tard pour refaire le passé, mais on se pose, forcément, des questions. Et on y apporte les réponses qu'on peut.

    Programme de la soirée: aller rejoindre ma demeure d'éternité, le sarcophage qui accueille mes insomnies. Les paupières me brûlent, c'est signe que le sommeil ne demande qu'à venir. Le réveil, comme à l'accoutumée, surviendra entre six et huit heures du matin, au gré des sonates et des rebonds du ballon rond. Cette semaine, l'équipe de basket-ball du lycée affrontera les autres écoles de la ville. Je ne sais si mes classes s'en trouveront perturbées. Je ne dis pas non. Dans à peine plus de six heures, j'irai gagner ma croûte en amusant les foules. Promis, dans quatre semaines au plus tard, je prends ma retraite.

 

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Samedi 17 mai 2008

    Samedi dix-sept mai deux mille huit, ving heures deux (heure française, quatorze heures deux). Mes résolutions prises il y a deux-trois jours semblent s'être fermement enracinées dans mon habitus. J'ai pris la décision de mener à son terme mon contrat, pour peu que la tectonique des plaques ne s'en mêle pas. Il me reste très exactement quatre semaines de travail, moins les cours que l'administration décidera de supprimer pour cause de jardinage, chute de météorites, compétition entre enseignants ou course de karting dans l'enceinte de l'école.

    Conséquence de mon acharnement, je suis un zombie semi-comateux en puissance. Comme je m'endors rarement avant deux heures du matin, et qu'il me faut émerger des brumes du sommeil entre six et huit heures chaque matin, je n'ai pas mon compte. Je fais généralement une sieste d'une heure, que ce soit pendant ma pause-déjeuner, après les cours en fin d'après-midi, ou en début de soirée. Je tiens le coup pour le moment. Gageons qu'à force d'accumuler la fatigue, je finirai par m'écrouler, un beau soir, vers vingt-heures, pour ne m'éveiller qu'au petit matin.

    Le papier que j'attendais fébrilement, depuis ma campagne chinoise, indispensable à l'obtension de mon visa de travail, n'arrivera pas. Les jeans-foutre administratifs de feue mon université, maudits soient-ils jusques en la huitième génération (mettons qu'une suffira, je n'ai rien, a priori, contre leur descendance) n'ont pas daigné donner suite à ma requête. Je leur demandais d'apposer un bête tampon en bas d'un papier en anglais, certifiant que mon diplôme sanctionnait bel et bien trois à quatre années d'études supérieures. Ils n'en ont rien fait, arguant de leur médiocrité intrinsèque, et je les maudis. Oui. Que leurs chairs se flétrissent, que la pourriture intérieure ressorte au grand jour et les inonde de pus. Je ne leur souhaite pas que du bien, donc.

    L'étape suivante consiste donc à attendre la réponse de l'administration chinoise, qui doit ré-examiner nos dossiers ces jours-ci. J'ai tout de même fait parvenir une traduction, exacte mais vierge de tampon, aux autorités compétentes. Si notre sort (qui est entre leurs mains) trouve grâce à leurs yeux (qui sont dans leurs orbites), nous (le Sultan et moi-même) nous verrons délivrer un permis de travail, à l'aide duquel nous pourrons obtenir un visa de travail valable un an. Joie dans les chaumières. Pour ce faire, un voyage à Hong-Kong s'impose, en fin de semaine prochaine si tout se passe comme prévu.

    Envisageons le pire: les autorités compétentes, si elles s'avèrent aussi incompét
entes que les administratifs universitaires français, ne nous laisseront pas le choix, il nous faudra gagner Hong-Kong, dans les mêmes délais. Une fois rendus en la Baie des Parfums, nos visas de tourisme ayant expiré, il nous sera possible (l'espoir fait vivre, paraît-il) de demander une prolongation desdits visas, pour une durée d'un mois, jusqu'au terme de notre contrat plus dix jours, le temps de visiter la Chine avant d'aller voir ailleurs. Pour éviter, si possible, ce pire, je contacterai vraisemblablement, dès lundi, le consulat français dont je dépends, en tant que citoyen expatrié. Une administration de plus à convaincre de ma bonne foi. J'en frétille de joie anticipée.

    Ce matin, accompagnés de deux collègues, nous avons visité la petite ville de Longnan, quelque part dans la province du Jiangxi, où se trouve également notre propre point de chute. Le but de l'expédition: servir d'interlocuteurs d'un jour à deux cents mineurs, âgés de six à treize ans, réunis en plein soleil pour nous poser des questions convenues. Moment agréable, malgré la chaleur, la soif et le côté foncièrement répétitif de la chose. Après l'effort, le raifort, nous avons profité du déplacement pour nous gaver des spécialités locales, à grands renforts de bière chinoise. Au retour, sieste dans la berline climatisée. Jolis paysages montagneux.

    Depuis quelques jours, je me suis remis au sport. Le Sultan, qui s'était quelque peu coincé le dos, va mieux, et mon genou droit, que j'avais meurtri le week-end dernier au cours d'une promenade à vélo dans les montagnes rizicoles proches de notre domicile, est de nouveau utilisable. Hier, en disputant ma première partie de badminton en double, je me suis tordu la cheville. Hier soir, cette foulure m'a bien gêné. Cet après-midi, au mépris du bon sens, j'ai rejoué au badminton, puis au football, avec des élèves. Je ne m'en mords pas encore les doigts, mais la chose est prévue.

    Programme de la soirée: sortir marcher en ville, au mépris du bon sens. Manger un milk-shake chez notre glacier attitré, puis patienter tandis que le Sultan s'achètera des vêtements. Claudiquer péniblement jusqu'à l'école. Visionner un film, ou un dessin animé. Me mettre au lit tôt, après avoir parcouru l'univers à distance via mon interface personnelle de télécommunication, avec un bon livre, en l'occurrence "Days of atonement", de Walter Jon Williams. J'approche dangereusement de l'épuisement des stocks de livres emportés dans mes bagages. Il est temps que je monte à la grand'ville, histoire de m'alimenter chez un libraire proche de l'université, dont une bohémienne vendeuse de brochettes m'a vanté les mérites.

 

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Jeudi 15 mai 2008

    Jeudi quinze mai deux mille huit. Dix heures vingt du matin (heure française, quatre heures vingt du matin). Et la caravane de redémarrer. Nouveau départ, sans beaucoup d'enthousiasme. Mes troubles du sommeil, qui n'en sont pas (je dors bien, trop bien le matin, n'ai de fait aucune volonté, nulle motivation, pas un pet, pour franchir le pas, faire l'effort sur moi-même de bondir hors des draps), n'ont pas cessé. Le rythme actuel, si je parviens à m'y tenir, prévoit de s'endormir vers deux heures du matin, de se réveiller vers six ou sept, d'assurer tous mes enseignements en me traînant comme une chaussette dépareillée. Le programme me semble excellent.

    Hier, après une énième sécheresse de l'âme m'empêchant de me rendre en classe, mon patron est venu me voir. Il voulait connaître les raisons de mon glissement de terrain. J'ai tout mis sur le compte d'un mal du pays, plus facile à comprendre que la nébuleuse traumato-fainéante où je m'enlise depuis quelque temps. J'ai pris l'engagement solennel de ne plus louper de cours. Plus que quatre semaines, grosso modo, et je serai tiré d'affaire. Pas la mer à boire, donc, d'autant plus que j'aime assez faire cours à mes petits Chinois.Simplement, je préfère dormir le matin, et culpabiliser le reste du temps. Il faut savoir faire des choix, dans la vie, et s'y tenir.

    Mes cours de ce matin se sont bien passés. Il faut dire que l'actualité joue pour moi: la flamme olympique est de passage dans ma province, et le séisme survenu à l'autre bout du pays est sur toutes les lèvres. J'ai à peine eu besoin de dégainer mon pictionary que le cours était déjà fini. Et j'ai des idées qui se profilent pour les cours de la semaine prochaine. Un jour après l'autre, ne pas ménager sa peine, oublier l'écoulement du temps, me sera sans doute davantage profitable que d'amorcer des comptes-à-rebours abscons. Si, si. Je sais ce que je dis. Plus que sept cent douze heures avant les vacances.

    Programme de la journée: dans trois quarts d'heure, repointer à la mine. Faire profil bas, je suis désormais fiché parmi les étrangers sous surveillance rapprochée. Amuser les foules en leur jetant des cacahuètes. A midi, dormir une heure si je peux, manger sinon. Cet après-midi, trois heures de cours, suivies d'une séance surnuméraire de l'English corner pour volontaires motivés. En soirée, m'effondrer comme le cours du dollar. Dormir tôt, si je peux. Ne penser à rien. Le bonheur est à portée d'oubli.

 

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Mardi 13 mai 2008
    Mardi treize mai deux mille huit. Minuit trente-cinq (heure française, dix-huit heures trente-cinq). J'ai toutes les peines du monde à maintenir le cap. N'étaient la promesse d'une récompense au terme du voyage, le remords qui me ronge et le confort global, j'aurais mis les bouts depuis longtemps. Je m'accroche aux branches en esquivant mes responsabilités à tour-de-bras, et en amorçant des comptes-à-rebours aux vertus douteuses. Constatons, par exemple, qu'il reste sept cent trente-deux heures avant la fin de mon contrat.

    Rien de bien neuf sous le soleil, qui darde à mort. Petite mort, de fait, il fait probablement moins de trente-cinq au soleil, et la nuit le sommeil est moins moite qu'on le pourrait craindre. Autre caprice de la nature, la terre a tremblé, loin dans l'ouest chinois. Précisons une bonne fois pour toutes que je suis intact. Ici, rien n'a bougé, pas la moindre motte de terre. Si inquiétudes vous aviez, remisez-les jusqu'en août prochain.

    En rusé renard du désert, je multiplie les stratégies pour tirer au flanc. Dimanche dernier, une chute en montagne m'ayant bleui le genou droit, j'ai décidé que mon état de santé nécessitait le plus grand repos. Hop, deux jours sans travailler. Sans en référer à ma hiérarchie, elle n'a qu'à me le reprocher, si elle n'est pas contente, d'abord. Deux journées pas spécialement reposantes. Je ne sais toujours pas ce que je ferai en cours demain matin.

    J'ai l'impression que malgré la progression des saisons, le jour et la nuit conservent les mêmes domaines qu'il y a trois mois. Le soleil se lève peu après six heures du matin, pour se coucher vers dix-huit heures. Les nuits sont obscures, silencieuses, oppressantes et solitaires. Le sommeil me tombe rarement dessus avant quatre heures du matin. Ce soir, je tâcherai de me coucher tôt, vers une heure du matin.

    Après avoir consommé "Killer in the Rain", anthologie des premières nouvelles de Raymond Chandler, quasi-inédites de son vivant (elles avaient été publiées vers la fin des années trente dans d'obscures feuilles de chou, puis cannibalisées pour fournir la trame de trois romans), je me promène dans "Little Brother", le dernier roman de Cory Doctorow, et je parcours "Les masques de Wielstadt", de Pierre Pevel, faisant suite à "Les ombres de Wielstadt", du même auteur. Et je me relis tous les "Lucky Luke" en écoutant The Kinks. On s'occupe donc comme on peut en attendant le jour.

    De nombreux films ont fait l'objet de notre assiduité; j'essaierai, un jour prochain, d'en rendre compte succinctement. Le Sultan maintient la barre, et tient bien le vent. Quand j'aurai quitté mon exil sudiste, il y demeurera, pour édifier une nouvelle génération d'anglophones chinois. Notons que je n'ai rien, en soi, contre les élèves. Je suis juste un peu déprimé, et sans doute intoxiqué par l'insecticide qui tient à distance, chaque nuit, les légions de moustiques assoiffés de mon sang. Mon moral ne peut rien contre la biochimie.

    Programme de la soirée: dans deux minutes, m'aller étendre pour tâcher de prendre quelques heures de repos. Lire jusqu'à ce que le sommeil vienne frapper à la porte de ma conscience. Le matin, réveil en fanfare vers six heures. Si je me sens d'attaque, me lever, faire cours et me sentir mieux. Sinon, rester couché, culpabiliser et me sentir mal. En soirée, sortir discrètement, sous le couvert de l'ombre, manger des nouilles et boire un milk-shake au clair de lune.

 


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Mercredi 7 mai 2008

    Mercredi sept mai deux mille huit. Quatorze heures quarante-quatre (heure française, huit heures quarante-quatre du matin). Pour rompre avec mes récentes incursions dans le nombrilisme larmoyant, signalons que ce matin, après une très courte nuit, je suis parvenu à m'extraire de mon scaphandre de cosmonaute, dans les délais impartis, pour m'aller aventurer sur les chemins de l'école. Sans buissons.

    Après deux semaines de rencoquillage, perdu quelque part entre oreiller et mauvaise conscience, je retrouve un peu de mon entrain d'antan. Il fait beau, trop beau. Les gigantophiles locaux s'adonnent matutinalement à leur culte du ballon rond, qui fait des bonds, qui fait des bonds, et je m'éveille, mi-trempé de rosée, mi-couvert de sueur. L'été est de retour, en attendant la prochaine vague de pluies. Profitons du paysage.

    Ce matin, mes classes ont été un peu surprises de me voir, et j'ai eu droit à quelques commentaires de collègues sur la longueur de mes week-ends. Ils n'ont pas remarqué mon absence de barbe. Les cours se sont plutôt bien passés, j'ai dépoussiéré la machine à voyager dans le temps que j'avais infligée à mes dernières victimes en date, et je m'en suis relativement bien sorti. ll faut dire que les mercredis, j'ai droit aux classes les plus fortes, les plus motivées, où faire cours est un plaisir de tous les instants.

    Selon un savant calcul, il me reste entre deux et six semaines de cours, soit entre cinquante-deux et cent-vingt heures de cours, pour clore mon contrat, lequel expire le quinze juin. Pour peu que, d'ici là, je sois pourvu d'un visa en règle. Ma demande est en cours, mais des obstacles imprévus sont venus se dresser sur ma route. Reprenons l'histoire par le début, histoire de mettre les choses en perspective. J'aime la perspective. Si j'avais su, j'aurais fait architecte.

    Deux heures plus tard. Hop. Ellipse. Notre héros rentre, fourbu, d'une journée de cours. Les élèves chinois l'ont fait chanter, disserter sur la politique, réciter de la poésie, mener débat tambour battant et animer un jeu collectif. Les Chinois sont étonnamment réceptifs au Pictionary. Au bout du compte je les ai, pour la première fois depuis le début de l'année, divisés en équipes opposées. Ils tiennent à la victoire, et je m'abreuve de leur bravoure pour les faire parler anglais. Ma mission s'en trouve accomplie, et ils jouent. Tout le monde est content.

    Essayant de les faire causer la langue de Bill Shakespeare, spontanément de préférence, je les ai écoutés me parler de Napoléon, de Jean Réno, du président français en place, du pourquoi du comment il faut boycotter ou ne pas boycotter Carrefour. J'ai marché à pas prudents le long de la ligne de démarcation entre gentil étranger venu porter la bonne parole, et méchant prosélyte agresseur de vieilles dames. Pas facile de parler politique. J'ai tout de même réussi à dépeindre le bonhomme en toge qu'ils n'aiment pas comme un conférencier pacifiste, plutôt que comme un dangereux terroriste.

    Mon moral est, on s'en doute, remonté en flèche. Demain, j'aurai affaire aux classes moins fortes, moins motivées, moins disciplinées, et mon moral en prendra un coup. Mais dans l'immédiat, tout baigne. Finalement, si je ne me fais pas virer d'ici la fin du mois, j'aurai bien mérité ma maille. Ou la partie émergeante qu'ils daigneront m'octroyer. Pour peu que j'aie mon visa d'ici là. Ah, tiens. Oui. Le visa. J'allais oublier d'en parler. Reprenons l'affaire depuis son origine, et développons joyeusement.

    Arrivé le six mars en Chine avec un visa de tourisme valable trois mois, j'exerce depuis le dix du même mois, dans un sympathique lycée presque sélect sis dans le sud du Jiangxi, province quasi-méridionale. Au terme d'un mois d'essai, mes encradeurs ont approuvé ma candidature au poste, m'ont fait signer un contrat, qu'ils ont également paraphé. Tout le monde étant content, il ne restait plus qu'à convertir le visa de tourisme en visa de travail, fort de ce document.

    Le douze avril, donc, notre Virgile local nous fait remplir de la paperasse en anglais, en chinois, en braille, au bénéfice du gouvernement chinois, qui aime entasser les documents dans des armoires en verre. Photocopies de tous nos diplômes, passeports, une quinzaine de photos d'identité, pas de problème, nous nous exécutons. Sans oublier les résultats de tests médicaux pratiqués sur nos personnes dès notre arrivée, puis au terme de quelques semaines, à grands renforts de rayons X. Prise de sang, radios, manucure. La totale.

    Vers le vingt-cinq avril, notre émissaire part quatre ou cinq jours à la capitale provinciale, sorte de méta-préfecture pour tout un territoire grand comme un quart de la France. De là, il nous envoie un courrier électronique quémandant une lettre de recommandation d'un ancien employeur, ou de notre université en France, requise par les autorités chinoises pour le traitement de notre dossier. Je mets la main in-extremis sur lesdites recommandations, que je fais suivre à qui de droit. Fin de l'épisode, après une nuit blanche à correspondre avec la France, dans l'attente des précieux documents.

    Episode suivant, à son retour de mission, notre ami nous informe que le traducteur chinois embauché pour traduire en anglais nos diplômes français n'a pas été fichu de convertir convenablement le nom de nos diplômes, qui ne correspondent pas, du coup, dans sa tête et celle du gouvernement chinois, aux diplômes anglo-saxons qui lui servent d'étalon. Etonnant, non? Nos diplômes français sont des diplômes français. Ca grosseuh erreur, mes amis. Ca grosseuh erreur (visualiser Louis de Funès prenant l'accent allemand).

    Consternés, nous contactons notre commanditaire resté en France, qui se charge de contacter notre université pour obtenir une traduction officielle avec signature, tampon et tout le tralala, tandis que j'adresse un courrier électronique à une connaissance, ancienne collègue embauchée à temps plein par l'administration de notre fac (pour laquelle j'ai également travaillé, à diverses occasions, six ans durant, soit dit en passant), pour lui faire la même demande, me disant que les contacts personnels ont plus de chances d'aboutir que la voie officielle, souvent lente, pesante, massive.

    Depuis une semaine, mutilée par le pont du premier mai, j'attendais des nouvelles de ma fac. Après consultation téléphonique menée par notre ami en France, il s'avère que l'université, réticente au début, accepte du bout des lèvres d'envisager la question, pour peu qu'on lui mâche le travail. Elle insiste pour mener l'opération par fax, sachant pertinemment que nous en sommes dépourvus, dans notre bel exil rural. Pourquoi pas par minitel ou par signaux de fumée, tant qu'à utiliser des vecteurs obsoletes?

    Après manipulation mentale de notre larron en foire demeuré au pays, l'administration française a donc reçu, par fax expédié depuis la France, une demande de traduction officielle en anglais, une en français, pareil pour le Sultan, ainsi qu'une traduction exacte, d'un haut degré de précision, réalisée par mes soins, de nos deux principaux diplômes. Depuis trois jours, nous sommes sans nouvelles. Nous attendons le bon vouloir des autorités. Seront-elles magnanimes? Quel suspense.

    Par la suite, si jamais nous recevons les attestations (par voie postale, apparemment, c'est vrai, pourquoi envoyer un email quand on peut utiliser la poste physique?), il faudra dépêcher une fois de plus notre émissaire vers la capitale provinciale, pour un nouveau ballet d'antichambres. Si les démarches aboutissent, il nous sera possible de nous rendre à Hong-Kong, munis d'un permis de travail dûment délivré par qui de droit, pour tenter d'obtenir un visa. Ou, ultime recours sans garantie de succès, essayer de faire prolonger nos visas de tourisme d'un mois, pour tenir jusqu'au terme de notre contrat.

    Programme de la soirée: dans deux ou trois minutes, partir pour la séance quotidienne de mon comité local de soutien à la torche olympique. Oui, oui, les Tibétains sont méchants, et leur chef un méchant pas beau. Ils sont fourbes, cruels, ont le nez crochu et les dents longues. Non, les Français ne sont pas tous des mangeurs de bébés. J'en connais même certains qui ne jettent pas de pierres aux vieilles dames en fauteuil quand elles veulent traverser la rue. En soirée, manger des nouilles, regarder de Funès et m'endormir le plus tard possible, histoire de ne pas être frais demain matin. Ne rien voir, ne pas penser, telle est la clef de mon bonheur ici.

 

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Lundi 5 mai 2008

    Lundi cinq mai deux mille huit. Minuit quarante-quatre (heure française, dix-huit heures quarante-quatre). Si ma mémoire ne me fait pas défaut, mes mises à jour sont de plus en plus sporadiques. Je traverse une période un peu pénible, zone de turbulences internes à répercussions externes, crise existentielle doublée d'un vague ennui; bref, je déprime. Et quand je déprime, selon une habitude contractée à l'adolescence, je fuis mes responsabilités, et j'entame des comptes à rebours.

    Quarante jours me séparent de la fin de mon contrat. Celle-ci pourrait survenir plus tôt que prévu, si je continue, travers dans lequel j'ai tendance à me réfugier depuis quelque temps, à négliger mes devoirs professionnels. Je n'ai pas mis les pieds en salle de classe depuis douze jours révolus (intervalle au sein duquel il faut intercaler deux week-ends de quatre jours, prévus tels quels par le réglement interne du lycée à mon égard). Mon contrat prévoit qu'au-delà d'une semaine d'absence consécutive, je peux être mis à la porte sans préavis. Que je me le tienne donc pour dit.

    Les jours se suivent et se ressemblent. Le matin, après des nuits blanches qui s'enchassent sur le collier de mai comme des perles de culture au cou d'une débutante, je suis incapable de me lever pour aller travailler. La blancheur des nuits tient aux insomnies qui me prennent, sans prévenir, dès lors que je souhaite m'endormir, serties qu'elles sont de bouffées d'angoisse inopinées. Vers six heures du matin retentit la fanfare du lycée, et les imprécations gymnastiques du stentor magnétique du lieu. A huit heures et quart, au lieu de débarquer, frais, dispos, confiant et pédagogue, en cours, je renonce à lutter et plonge dans un profond sommeil, qui dure généralement jusque vers midi.

    Vers midi, je me lève mollement, perclus de courbatures d'avoir trop peu dormi. Aux douleurs physiques et morales viennent s'ajouter le remords, la culpabilité, les regrets d'une vie manquée. Je me traîne jusqu'à l'ordinateur personnel qui m'échoit, du fait de mon métier d'éducateur itinérant, et j'y compulse la correspondance de la matinée en observant la marche du monde, un petit pain sans beurre et une briquette de lait pour seule compagnie.

    Le Sultan, qui a le moral gros comme ça, vient généralement me repêcher sur ces entrefaites, pour aller déjeuner chez lui (si je sors, on pourrait remarquer ma présence, donc mon absence du matin, autant entretenir un nébuleux mystère autour de mes activités), autour d'une bouteille de bière, que je fournis, et d'un film en vidéo, qu'il possède en grandes quantités. Nous sommes en pleine rétrospective de Funès (ce midi, "Le Gendarme à New York", ce soir, "Fantomas"). Vers quatorze heures trente, le Sultan file en cours, le pas joyeux, tandis que je sombre de nouveau dans la fange qui m'a vu naître.

    L'après-midi, sieste inconfortable sur le divan trop court de mon salon privé, ou lecture molle. Alternativement, fixer les murs jusqu'à ce que la nuit tombe. Quand la nuit tombe, délivré du sentiment de culpabilité de ne pas être en cours, mes forces sont décuplées, et je ne rêve que de sortir. Le Sultan rentre du turbin, nous nous ignorons une ou deux heures, puis nous partons de conserve à travers les rues de la ville, à la recherche d'une gargotte où satisfaire nos appétits. Retour vers vingt-deux heures, pour un film et un adieu mou vers minuit. S'ensuit généralement une nuit blanche, que je ne parviens pas à mettre à profit pour être efficace dans mon métier.

    Quelques variations brisent parfois la monotonie. Ce soir, il pleuvait (à vrai dire, il pleut sans trêve depuis quarante-huit heures). Samedi, nous avons accompagné une de nos connaissances dans l'école privée où elle se fait passer pour une prof d'anglais, auprès d'enfants âgés de huit à douze ans, en compagnie desquels nous avons été pris en photo. Dans la foulée, on nous convia (passé simple de narration) au restaurant, où nous nous soulâmes de bière légère avant de finir la soirée dans un karaoke, auprès d'inconnus vraisemblablement sympathiques.

    Vers vingt-trois heures, mis à la porte du karaoke par nos généreux mécènes d'un soir, ayant avisé la devanture d'un coiffeur, nous y entrâmes, et j'y fus servi. Triple shampooing, coupe élégante (les cheveux relativement longs, donc), massage du dos et des doigts, récurage d'oreilles, rasage facial, une heure et demie de soins pour la somme dérisoire de trente yuan. Pour la première fois depuis cinq ans, je n'ai plus ni barbe ni moustache. Mon dernier passage chez le coiffeur remontait à novembre quatre-vingt-dix-huit. Je me sens déplumé.

    Programme de la soirée: quitter l'ordinateur avant deux heures du matin, pour m'aller allonger sur mon lit. En attendant de trouver le sommeil, parcourir une anthologie de nouvelles écrites par Raymond Chandler, "Killer in the rain". Si je me sens capable d'assurer mes enseignements vers six heures, me lever sans plus attendre. Tenter de me lever, avant huit heures, ou renoncer, une fois de plus, à tenir mes engagements. Il me reste quarante jours à tenir, ce serait dommage de ne pas aller jusqu'au bout.
   

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Lundi 28 avril 2008

    Lundi vingt-huit avril deux mille huit. Dix-huit heures vingt-deux (heure française, midi vingt-deux). La journée que je laisse derrière moi n'a guère été productive. J'ai dormi quatorze heures, en deux temps, prétextant un vague mal de gorge pour n'aller point bosser, et contrevenant aux instructions de mon patron, m'intimant d'être présent en salle de classe, même sans faire cours. Je suis resté couché, pour n'émerger qu'à midi, pour un déjeuner mou avec le Sultan.

    A l'heure actuelle, le Sultan dort, ou souhaite rester seul, toujours est-il que je suis sans nouvelles de lui. Il a dû rentrer de ses cours pendant ma sieste, et entamer la sienne sans m'en avertir. Je ne suis pas sorti de la journée, pour rendre crédible mon histoire de rhume, si bien qu'à présent, je tourne comme un lion en cage. Et j'ai chaud. Le soleil a repris ses droits sur la contrée, et s'applique à en extraire le jus, en commençant par les humains du lieu.

    Hop. Ellipse. Il est désormais vingt-trois heures quarante-neuf, heure locale (pour la France, retrancher huit heures). Le Sultan, qui ne dormait pas mais était en pleine séance de dédicace photographique avec son fan-club, est rentré sur ces entrefaites, et nous sommes allés nous promener au clair de lune, marcher une heure à l'autre bout de la ville, manger des aubergines en sauce, une soupe à la tomate agrémentée d'œufs en gelée, ainsi qu'un ragoût de porc sauté aux petits oignons, le tout pour moins de quatre euros à deux en comptant un litre cinq de bière chinoise, après quoi nous avons consommé des milk-shakes, qui au chocolat, qui à la fraise, dans le quartier commerçant de la ville, avant de regarder un épisode de "Star Trek", un film avec de Funès ("Pouic-pouic", du nom du poulet apparaissant dans quelques scènes et ne jouant aucun rôle notable dans le film) et un dessin animé américain (un épisode de la série "Time squad", laquelle narre les exploits d'un Big Jim, d'un robot et d'un orphelin à lunettes qui parcourent l'histoire pour remettre le passé sur ses rails à grands renforts d'uppercuts, de psychanalyse et de coïncidences cocasses).

    Je suis seul, il est minuit, je viens de tuer une mouche et je n'ai pas sommeil. Je me prépare sans doute à une nuit blanche, la première depuis bientôt deux mois. Insomnie, surrégime, coup de blues suivi, juste retour de balancier, par une période d'hyperactivité qui ne durera vraisemblablement guère au-delà de deux heures du matin, moment où je m'effondrerai telle une vieille chaussette, n'ayant que deux ou trois heures de sommeil fluctuant avant que ne retentissent les trompettes du Jugement Dernier, comme chaque matin, chargées de signaler aux élèves pensionnaires qu'ils se doivent éveiller, mettre en branle et munir des ballons de basket qu'ils feront rebondir, sans trève jusqu'au soir, sur l'asphalte de leurs douze terrains constamment occupés. Certains matins, l'un ou l'autre des paniérophiles locaux devancent l'appel, et martellent, dès cinq heures, le revêtement qui ne leur a rien fait et mes oreilles qui n'en peuvent mais.

    A en juger d'après la longueur de mes phrases, et leur tendance à bondir sur la page, et sous mes doigts, sans tenir compte de la capacité d'attention du lecteur moyen, on peut conclure que mes pulsions graphomanes ont de beaux jours devant elles. Point. A la ligne? Ajoutons quelques mots. Donc. Force m'est de constater que, malgré l'impression globalement positive qu'exercent sur moi la Chine et ses habitants, venir me terrer dans un trou paumé, au milieu de cinq mille adolescents, pour tenter d'y exercer un métier qui me rebute au point d'avoir renoncé, il y a trois mois, à une situation qui m'eût mis, jusqu'à la fin de mes jours, à l'abri du besoin, pour peu que j'eusse persévéré dans la voie toute tracée s'ouvrant alors sous mes pas, eh bien, venir ici comme prof d'anglais dans un lycée n'était peut-être pas la meilleure idée qui m'ait traversé l'esprit.

    Mais prenons la chose sous un autre angle. Il y a deux mois, fraîchement rentré d'Orléans, où je me débattais entre des cours peu nombreux à donner dans un établissement favorisé du centre-ville, une formation hebdomadaire sans intérêt, un isolement relatif et un moral déclinant, avant de baisser les bras, faire marche arrière, démissionner de l'Education Nationale et rentrer, la queue entre les jambes, à titre temporaire mais pour combien de temps, chez mes parents en Ile-de-France, j'attendais mollement de trouver autre chose, de moins responsabilisant, un emploi inintéressant et mécanique, parfaitement dans mes cordes, me laissant loisir, durant mon temps libre, de me consacrer à ma vocation, pour peu que je m'en fusse trouvé une entre-temps.

    A présent, je vis dans un pays lointain, non comme un parasite mais en gagnant ma croûte, je ne coûte rien à ma famille, je ne cotise certes rien pour ma retraite, mais nul n'est parfait, la paie que je reçois me permet de vivre confortablement, j'ai un logement de fonction trop grand pour moi, pour lequel je ne débourse aucun loyer, en échange de quoi je dois m'acquitter de vingt-six heures hebdomadaires de cours d'anglais pour des adolescents motivés, sélectionnés sur dossier, triés sur le volet. Je dispose d'un ordinateur personnel relié au monde extérieur, d'un temps libre conséquent, de deux jours de congé par semaine et d'un voisin, mais non moins ami, en la personne du Sultan, qui partage mes loisirs, mes repas, mes coups de barre et mes moments d'éclat. Il est grand temps que j'arrête, et que j'aille voir ailleurs.

    Ma situation présente a ses avantages, tout comme ses inconvénients, le principal d'entre eux étant que je ne m'y plais pas. Ou plus exactement, je ne m'y plais plus. Mon enthousiasme initial n'a pas tardé à révéler le vide sous-jacent, mes batteries à plat, mon moral vacillant, mon trop-plein de ras-le-bol vis-à-vis du métier d'enseignant. C'est un métier merveilleux, qui convient certainement à des gens formidables, dont je ne suis pas. Je ne suis pas sûr d'être davantage fait pour un autre métier. M'enfin, me direz-vous, il faut bien travailler. On en revient toujours au même problème, vendre son labeur contre du pain, du pèze, de la sécurité, une chance de distordre la trame du réel pour aller plus vite, mais plus confortablement, vers la Destination Finale, le terme du tapis roulant, le trou béant qui nous sourit, au bout de la route, nulle échappatoire, bonjour chez vous.

    A relire les lignes qui précèdent, une conclusion s'impose: j'ai besoin de vacances. Et de changer d'air. Si ma hiérarchie n'a pas menti sur la marchandise, je devrais disposer, cette semaine encore, en vertu du premier mai, qui est férié, et du triple pontage cardiaque abolissant, dans la foulée, le deux mai, qui tombe un vendredi, de quatre jours de congé. Pour peu que la paie d'avril m'ait été versée demain ou après-demain, je disposerai des fonds nécessaires au départ, quelques jours, dans un cadre neuf, point encore usagé par ma Weltanschauung blasante, vadrouille à l'issue de laquelle je reviendrai, régénéré, affronter mes démons intérieurs et les élèves chinois, à moins d'un mois de leurs examens de fin d'année, préfigurant la quille.

    Programme de la nuit: si le coup de barre m'envahissant soudain est synonyme, comme je le crois, d'un appel au sommeil, m'aller étendre, quelques heures durant, sur la couche prévue à cet effet, quelles qu'aient été mes résolutions initiales. Lire quelques pages de l'ouvrage en cours, "Aristoi", de Walter Jon Williams, son roman qui rappelle le plus Zelazny, grosse influence au début de sa carrière ("Hardwired" était d'ailleurs un hommage appuyé à "Damnation Alley", du même auteur, qui habitait, avant de mourir peu de temps après la publication d' "Aristoi", dans le même coin du Nouveau-Mexique, et avec lequel Williams avait co-écrit une ou deux anthologies, en plus d'une sorte de roman court à quatre mains, dont je ne sais pas grand-chose puisque je ne l'ai pas lu).

    Demain matin, tâcher de me lever vers six heures, histoire d'être frais, voire dispos, pour ma journée de cours. Mettre au point le contenu, aussi exact que possible mais vraisemblablement terriblement flou, de mes cours. Ne pas trembler face aux fauves, l'arène est mon domaine, j'en ferai mon jardin. Le soir, voire le midi, m'effondrer comme un château de cartes, en Andalousie, érigé à marée basse sur des sables mouvants. Ne pas baisser les bras. Il me reste, si j'ai bien compté, tout au plus quatre à six semaines pleines de travail avant d'être libre. Libre de dériver, un peu plus à l'est, vers des contrées inexplorées.

   

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Vendredi 25 avril 2008

    Vendredi vingt-cinq avril deux mille huit. Minuit dix-huit (heure française, dix-huit heures dix-huit). Depuis deux jours, je profite des examens de mi-trimestre auxquels sont soumis mes élèves, pour jouir d'un week-end anticipé. Première mise à profit du congé, le sommeil. Dormir à ne plus savoir pourquoi, onze à douze heures par jour. Du coup, le moral regrimpe en flèche.

    Il fluctue beaucoup ces temps-ci, le moral. La mise en place d'une routine, la persistance d'une réticence à enseigner en milieu scolaire, le sentiment anti-français, réel ou ressenti, contribuent au mal-être. Il est certes léger. Mais parfois, les choses les plus ténues revêtent une importance inouïe, pour peu qu'on s'y attache outre-mesure. Présentement, réjouissons-nous-en, le moral est bon, le moral est grand, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

    D'obscures chamailleries internationales sont peut-être à l'origine de la chose, toujours est-il qu'à l'heure actuelle, ni le Sultan ni moi-même n'avons pu obtenir de visa de travail. Le collègue missionné par le lycée, après avoir requis, puis reçu dans un délai très bref, des lettres de recommandation émises par nos anciens employeurs ou l'université d'où nous sommes issus, est revenu bredouille, l'administration préfectorale ayant prétexté que nos diplômes français (des licences) ne correspondaient pas au niveau Bachelor's Degree (ce qui est faux). Nous en saurons davantage demain.

    Autre problème lié au manque de savoir-faire chinois, nos bicyclettes roulent mal. Les pédales, notamment, sont incapables de soutenir nos coups de mollet. Il nous a fallu, pour arracher à l'inertie ambiante, consulter trois réparateurs successifs avant de pouvoir quitter la ville et nous aventurer, pionniers de l'impossible, dans la campagne environnante. Deux heures à gambader sur des chemins de terre, entre rizières et collines boisées, au son des cigales, grillons, chiens de village et buffles d'eau.

    Je joue au tennis de table deux ou trois fois par semaine. Sans être tout à fait bon, je commence à mieux jouer. L'important, on en conviendra, est avant tout de s'amuser, le reste étant une question de tempérament. J'ai découvert, la semaine passée, les joies du badminton, sport dont j'ignorais tout. Je compense, là encore, mon manque de technique par mes qualités athlétiques. Je cours partout et je bondis tel un cabri. L'univers est mon terrain de jeu.

    Mon visa de tourisme prendra fin le vingt-huit mai. D'ici là, si le lycée ne trouve pas de solution, je prendrai mes clics et mes claques avant la fin du contrat, ayant empoché ma paie d'avril, et j'irai voir ailleurs si je m'y trouve. Canton n'est qu'à cinq heures de bus, Hong-Kong à peine plus, et Pékin, quoiqu'à l'autre bout du pays, ne saurait se trouver à plus de trente heures de train. Alternatives possibles, fuir au Japon (après obtention d'un visa de tourisme), repasser par la France. Tenter ma chance en Estonie? L'avenir est un champ de blé.

   

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Mercredi 23 avril 2008

    Mercredi vingt-trois avril deux mille huit. Quinze heures une minute (heure française, neuf heures une du matin). La température extérieure tourne autour des vingt degrés. Le temps a fraîchi subitement, hier en fin de journée, du fait d'une tempête tropicale, centrée sur le sud de la Chine, à quelque cinq cents bornes d'ici. Conséquence, les Chinois sub-tropicaux, frileux par culture, ont ressorti leurs bonnets de laine, tout en conservant leurs tongues, plus pratiques par temps de pluie. Car il pleut. Autre conséquence, je suis vaguement malade, au point de me faire porter pâle. Mieux vaut prévenir que guérir.

    La routine engendre la lassitude, et gomme les lignes du calendrier pour fondre les jours qui passent en une masse indistincte. C'est également vrai des mois et des années. On se retrouve un beau jour, veilli avant l'heure, sur le bord de la route, à regarder passer bolides, poids-lourds, vacanciers en se demandant comment on a bien pu en arriver là. Du coup, l'aspect journalier de ma chronique s'émousse aisément. Je ne sais plus trop ce que j'ai fait hier, et si je me souviens de quelques détails, je ne puis garantir qu'ils datent d'hier, et non d'il y a deux, trois, quatre ou six jours.

    En vrac, et dans le désordre organique surgissant spontanément sous mon clavier, réjouissons-nous, tout d'abord, de ce que dans quatre heures, je serai en week-end. Les élèves doivent subir, trois jours durant, des examens de mi-trimestre, à l'occasion desquels ni moi, ni le Sultan, n'aurons à travailler. Quatre jours d'un repos bienvenu, voire mérité. Je n'ai jamais autant travaillé, ni si longtemps d'affilée, de mon existence. Je n'ai, de fait, jamais aussi peu lu, sinon en septembre dernier, lors du coup d'envoi de mon stage d'un an à l'Education Nationale, interrompu avant son terme, avec les conséquences que l'on sait, ou qu'on imagine.

    A l'heure où j'écris ces lignes, le collègue chinois chargé de notre liaison se trouve à Nanchang, siège de la préfecture régionale (ou toute autre terme rendant compte du centre administratif d'un territoire gros comme un quart de la France, peuplé de quarante millions d'habitants), pour y demander nos visas de travail. Le climat actuel, plus ou moins tendu, entre la Chine et la France, pourrait compliquer les démarches. J'ai cru comprendre que la tendance du jours était à la détente, mais on ne sait jamais.

    Autre pierre dans la soupe, énoncée il y a moins d'une heure au téléphone par l'intéressé, il nous faut fournir, urgemment, voire le mois dernier, des lettres de recommandation de nos précédents employeurs. Première nouvelle. Depuis le temps que nous sommes ici, n'auraient-ils pu nous les demander, que nous les fissions venir du pays dans les délais impartis? Conséquemment, quelque chose me dit qu'une lettre de recommandation apparaîtra spontangment dans ma boîte aux lettres, ce soir ou dans la nuit, pour être opportunément ré-expédiée
avant demain matin.

    D'ici une semaine, donc, je devrais avoir un visa de travail, valable un an, ou n'en point jouir, et me voir obligé, du coup, de quitter le territoire avant la fin de mon contrat. Mon visa de tourisme est valable jusqu'au vingt-huit mai. Il me reste donc au moins un mois à pouvoir profiter de la Chine, avant d'aller, éventuellement, voir ailleurs si j'y serai. Si je dois quitter les lieux prématurément, j'espère, tout du moins, être en mesure de voyager, au sud, au nord, à l'est (mais surtout pas à l'ouest, il paraît que des méchants moines y fomentent la révolte), avant de partir pour d'autres horizons.

    Grande nouvelle, depuis quatre jours, je n'ai pas eu de nouveau bouton. Les fumigations, puis la chaise électrique, semblent avoir eu raison des moustiques embusqués dans mon logis. La saison des pluies, on s'en souvient, avait multiplié leurs incursions et rationné mon sang. A présent, je suis un homme neuf, et si je ne dors pas assez, du moins le fais-je sans être incommodé par les chuchotis, ni par les ponctions, de ces vampires volants. J'ai acheté, au supermarché local, des prises de courant brûlant une substance ressemblant aux plaquettes de produit à vaisselle disponibles en Europe. Jusqu'ici, la magie semble opérer. Gloire à la technologie inhalante.

    Programme de la journée: remettre mon manteau, que j'avais naïvement ôté, pensant n'avoir plus de fièvre. Si mes frissons persistent, me mettre sous la couette en attendant un réchauffement climatique. Dans une heure et demie, sortir sous la pluie pour aller rejoindre le Sultan dans un bois infesté de moustiques pour parler anglais à des élèves bien décidés à casser du Français. Mais puisque je vous dis que je l'aime bien, moi, votre Torche Olympique! Même que j'étais ici, à dix mille kilomètres, quand a eu lieu je ne sais quoi (je ne regarde pas la télé), je ne sais où, je ne sais quand? Parlons d'autre chose. Vous avez des grandes sœurs célibataires, ou des tantes? Hmm?

    En soirée, regarder des épisodes de Star Trek, des films avec Bourvil et chanter des tubes des années cinquante, en chinois, dans un clun-karaoke où quelqu'un aura bien eu l'idée saugrenue de nous inviter. Demain matin, le téléphone trouvera bien le moyen de sonner avant neuf heures pour nous demander un autographe de Zidane, un relevé de notes du cours préparatoire ou quinze photos d'identité supplémentaires, ou pour nous inviter à nous promener dans les champs, sur une colline ou autour d'une pagode. Les Chinois sont gentils, mais j'aimerais dormir, le matin, sans le concert de trompette à six heures dix pétantes, comme chaque jour depuis que je suis ici. Je rêve d'un monde sans musique.

   





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Vendredi 18 avril 2008

    Vendredi dix-huit avril deux mille huit. Une heure cinquante-neuf du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-neuf). L'été s'est invité dans le sud de la Chine, et le bled où je vis en essuie l'arsenal: les journées trop chaudes alternent avec des nuits d'une touffeur palpable, les pluies diluviennes s'abattent sans crier gare sur nos têtes rougies par la vigueur des cieux, et les animaux rampants, volants et grouillant sont en fête. A deux cents mètres de mon logement, la mare du lycée accueille tout un aréopage de grenouilles, particulièrement actives la nuit; leurs chœurs auraient pu troubler mon sommeil, si je n'étais pas trop fatigué pour m'en soucier.

    Les moustiques sont une autre affaire. Malgré mes efforts pour isoler l'appartement, et ma chambre à coucher, de leurs intrusions nocturnes, ils pullulent et batifollent à qui mieux mieux dans mon espace vital, se délectent de mes fluides et perturbent mon repos. Ce soir, j'expérimente une invention locale, constituée d'une double hélice se consumant lentement, comme de l'encens, et générant, ce faisant, une épaisse fumée censée faire fuir les insectes. Je ne sais pas si ça marchera pour les moustiques. J'ai peine à respirer, tant la fumée m'encombre.

    La semaine a ceci de bon, qu'elle a pris fin il y a dix heures, avec mon dernier cours de la journée. En règle générale, mes cours sont de plus en plus poussifs, et les élèves le sentent, s'en lassent et me chahutent. Je conserve encore le levier de pilotage, mais je peine à trouver des activités susceptibles de les motiver. Avec l'approche de leurs examens de mi-trimestre, ils sont moins que jamais enclins à deviser en anglais, et beaucoup consacrent mes cours aux révisions qu'ils n'ont pas le temps de mener par ailleurs. C'est parfois frustrant, pour l'enseignant que je suis malgré moi, mais je les comprends. Au fond, je suis tout aussi lassé qu'eux de mes cours boiteux, et je ne demanderais pas mieux que de dormir le matin.

    La fatigue m'a accompagné tout au long de cette semaine, la sixième de mon séjour en Chine. Je n'ai jamais pu dormir mes huit heures, me contentant le plus souvent de trois ou quatre, interrompues par les chants des moustiques, les trompettes de la fanfare matinale chargée de réveiller les élèves, et par la chaleur moite qui imprègne mes draps. L'été est loin d'être ma saison favorite, et nous n'en sommes qu'au printemps. La température a souvent tourné autour des vingt-cinq degrés, les ventilateurs sont branchés dans les salles de classe, et mon appartement conserve, hélas, la chaleur diurne jusque tard dans la nuit. Je ne suis en mesure de dormir posément que vers cinq heures, quand les vampires regagnent leurs crevasses à l'approche du jour.

    Nuançons, si possible, des propos dictés par la fatigue. J'ai passé une bonne semaine, malgré l'échec de certaines expérimentations en classe. Les activités globalement efficaces ont tourné autour des inventions, thématique de la leçon en cours. Mes élèves devaient décrire une invention de leur cru, et ses effets. S'ils bloquaient, je les collais dans une machine à remonter (et descendre) le temps, avec pour consigne de choisir une époque, passée ou à venir, et d'imaginer ce qu'ils y pouvaient faire. En ultime recours, j'inventais une voiture volante, pour gagner la Lune (au passage, je leurs donnais les noms anglais des planètes) et rencontrer Chang'E, héroïne d'un conte chinois, et son entourage.

    Au bout de vingt-six itérations de la même histoire, il est parfois difficile de conserver, et de manifester, l'entousiasme du début. A mon avantage, connaître par avance le déroulement de l'histoire permet de guider la narration parfois hésitante, parfois désordonnée, de mes ouailles, et de faire semblant, si nécessaire, d'avoir entendu des informations clé, quand bien même les élèves ne les auraient pas mentionnées. Echange de bons procédés, j'ai raconté à mes classes l'histoire de la Voie Lactée, d'après la mythologie grecque, de l'infanticide sériel de Chronos au couronnement de Zeus, en passant par le parricide, la stellarisation de la chèvre Amaltée et un oracle improvisé informant Saturne des dangers dynastiques lui pendant au nez.

    Il était une fois, Chang'E, jeune et belle paysanne chinoise, il y a quelque chose comme deux mille ans. Chang'E, qui ne faisait pas les choses à moitié, s'était éprise d'un chasseur, nommé Hou Yi, passablement doué dans son domaine, qui le lui rendait bien. Les deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre, et roule ma poule. En ce temps-là, la Terre était éclairée, et chauffée, par dix soleils concommitants, épinglés sur la voûte céleste comme autant d'oranges. Les immortels, incapables de juguler la sécheresse dévorant le monde, s'étaient résignés à l'inévitable, et n'attendaient plus rien. Les humains, autant le dire, étaient mal barrés.

    Intervient Hou Yi, qui, armé d'un arc et d'une poignée de flèches, dégomme, l'un après l'autre, les soleils surnuméraires, pour n'en laisser qu'un, le bon, celui qui trône, aujourd'hui encore, seul luminaire, au firmament. Les immortels, pour le récompenser, décident de l'inviter à rejoindre leur club. Pour ce faire, ils lui envoient par pli recommandé une pilule de cinabre, patiemment concoctée dans le four alchimique de Laozi, maître du taoïsme, grand bonimenteur et chimiste du dimanche. Mais Hou Yi, dont les ventricules palpitent à l'idée de perdre Chang'E, lui fait prendre la drogue. La belle devient immortelle, éternellement jeune et se voit pousser une paire d'ailes, capable de la propulser dans le ciel.

    L'empereur céleste, amoureux de Chang'E, et jaloux de Hou Yi, l'oblige à quitter la Terre, pour prendre ses quartiers sur la lune. Hou Yi, resté sur Terre, vieillit et meurt, comme tout un chacun. Depuis, Chang'E vit sur la lune, en compagnie de Yu Tu, un lapin gastronome, qui fabrique des pâtisseries spéciales mangées par les Chinois un jour par an, le quinze août. Un immortel bûcheron, Wu Gang, habite également les lieux. Amoureux de Chang'E, il espère se montrer digne d'elle en abattant les arbres lunaires, mais chaque matin, la forèt repousse, rendant vains ses efforts de la veille.

    Autre variante narrative, le conte chinois expliquant la naissance de la Voie Lactée ("Rivière d'argent" en chinois). Niu Lang, bouvier de son état, aime Zhi Nu (avec un tréma sur le U), fille de l'empereur céleste, encore lui. Les parents de Zhi Nu voient d'un mauvais œil l'amourette de leur fille pour un simple mortel. Les deux amants convolent, cohabitent, copulent. Deux enfants naissent de cette union. Mais la reine des cieux, peu encline à pardonner la fugue de sa fille, sépare le couple en transformant sa barrette à cheveux en un fleuve géant, bloquant la route vers la Terre, depuis la prison dorée de la pauvre Zhi Nu. Les amants se voient tout de même une fois par an, le sept juillet, grâce à un pont éphémère, qui leur permet de se rejoindre.

    J'ai bien tenté, en milieu de semaine, de varier l'ordinaire en faisant écouter une chanson à mes élèves, mais mes goûts musicaux, hélas pour eux, diffèrent des leurs. Ni Tom Petty, ni U2, ni Kate Bush, n'ont trouvé grâce à leurs yeux. Ils ne consomment que de la soupe sentimentale, chantée par des minets décolorés, tous clonés sur le même modèle. Personnellement, j'ai du mal. Si je réitère l'expérience, il me faudra sélectionner un titre compromettant, accessible à leurs oreilles, et concevoir une activité précise. On en revient toujours au même problème, la préparation des cours, qui me posait déjà pas mal de difficultés il y a six mois, quand j'étais prof d'anglais en France.

    Programme de la soirée: dormir, si la spirale de fumerolles me le permet. J'ose espérer avoir fait fuir les moustiques. Autre obstacle à mon repos mérité, la chaleur, inévitable en cette saison, qui me fera suer dans une ou deux heures. Je ne branche pas encore la climatisation, mieux vaut attendre le dernier moment pour les mesures de dernier recours. Si le sommeil tarde à venir, je lirai quelques pages du bouquin en cours, "Les ombres de Wielstadt", de PIerre Pevel. Du Dumas-like revisité dans un univers alternatif où la magie existe. Je ne me suis pas encore fait d'opinion. La nuit porte la culotte, et, parfois, conseil.


 

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